• Les indécises frontières de la réalité

    Que penser des événements de Point Pleasant ? Cette région de Virginie occidentale a-t-elle véritablement été envahie par les soucoupes, par l'homme-phalène et les MIB ?Il est bien difficile de répondre de manière univoque à une telle question... Peut-être faudrait-il plutôt se demander dans un premier temps si, à la place des témoins et de Keel, nous aurions vu les mêmes choses? John Keel situe le problème à ce niveau. Son livre témoignage, "The Mothman Propheties", paru en 1975 (et dans lequel il se met en scène comme s'il était lui-même un personnage de fiction) s'ouvre sur un épisode qui fixe l'enjeu.
    Par une nuit orageuse, le narrateur tombe en panne sur une petite route de Virginie Occidentale et part chercher de l'aide dans une ferme repérée un peu plus loin.Il traverse un champ boueux avec ses chaussures de ville, son costume noir et sa petite barbichette. Là, il est accueilli plutôt fraîchement par un habitant qui croit voir le diable apparaître sur son perron. Keel note que cette histoire colportée de bouche à oreille risque de se retrouver un jour dans un recueil de contes folkloriques sur la Virginie occidentale.

     


    Mais, s'il accumule ces tranches de vie locale aux frontières du fantastique, c'est aussi pour établir qu'au-delà de l'interprétation de chacun, il y a des événements et un contexte contraignant à choisir certaines interprétations plutôt que d'autres. Si les gens ont tendance à fantasmer, c'est qu'ils sont pris au départ dans un tourbillon événementiel qui les dépasse. Disciple insoupçonné d'Erwin Goffman, le sociologue américain spécialiste des interactions sociales, Keel décrit ces témoins comme autant de stigmatisés ou d'outsiders pour employer le terme en usage chez Howard Becker, autre sociologue américain de l'école interactionniste de Chicago. Les témoins portent leur expérience ovni comme une marque indélébile, un stigmate douloureux.IIs ne souhaitent pas en parler mais ne peuvent ignorer ou oublier ce qui leur est arrivé. Réduire leur expérience à un fantasme ne résout rien : même un "simple" cauchemar peut marquer votre existence jusqu'à vous rendre la vie impossible. Et les cauchemars n'ont pas toujours été attribués à des mécanismes complexes relevant de l'histoire personnelle et de la chimie du cerveau. TI fut un temps où ils étaient interprétés comme les signes d'une surréalité (et ils le sont encore hors des instituts de psychologie).

     

    Le récit de Keel montre comment l'existence de Monsieur Tout le Monde peut être envahie par des événements impossibles à expliquer de façon rationnelle. Quand c'est le cas, on se retrouve obligé d'inclure dans notre représentation du réel des êtres qui ne lui appartiennent pas. Le phénomène n'est pas nouveau et a été très bien décrit, pour ce qui est de la sorcellerie des campagnes françaises, par l'ethnologue Jeanne-Favret Saada. Face à l'accumulation d'événements dramatiques, les personnes qui en sont les victimes sont contraintes d'avoir recours à d'autres schémas, notamment la figure de l'ensorceleur, la plupart du temps un voisin dont on décode le comportement curieux: "TI ne regarde pas dans les yeux, il a caressé les bêtes d'un geste étrange, il vous a jeté un sort", etc. Mais, à Point Pleasant, les choses sont plus complexes: alors qu'on peut contester le statut de sorcier du voisin mis en cause par un "ensorcelé", les observations des témoins du cas Mothman précèdent leur réinterprétation de la réalité fantastique à laquelle ils sont confrontés, au lieu de la suivre comme dans les affaires de sorcellerie. Bien sûr, on interprète ce qu'on voit, qu'il s'agisse d'un Mothenan, d'un MIB ou d'un voisin sorcier. Un fait reste patent, qui pourrait aider à notre approche des mystères: parfois, il n'existe qu'un unique témoin à une déformation de la réalité; concernant d'autres faits, ils sont plusieurs. On peut alors affirmer que le paranormal commence quand plusieurs témoins décrivent un même phénomène "impossible".


    Mais, curieusement, pour les spécialistes, ce n'est pas le critère le plus important. En effet, pendant des décennies, des témoins ont rapporté des phénomènes sans que personne ne s'y intéresse. Et pas uniquement les scientifiques,souvent accusés de récuser les faits sans analyse. Longtemps, la plupart des ufologues ont refusé de prendre au sérieux les récits d'atterrissages pour ne s'intéresser qu'aux seuls témoignages de soucoupes en vol. Dans les années soixante, les enquêteurs rejetèrent tout ce qui avait trait aux enlèvements ("abductions"). Aujourd'hui encore, les ufologues refusent de considérer que les expériences quelque peu inclassables - comme le cas Mothman - relèvent de leur compétence.

     
    GAÏA, MÈRE NOURRICIÈRE DU MOTHMAN

    Outre le caractère récurrent, la crédibilité est un critère d'analyse important. L'expérience doit être crédible par rapport à certains modèles culturels. Or le Mothman ne colle guère avec le modèle extraterrestre.Il ne correspond pas non plus aux théories des cryotozoologues. Le monstre du Loch Ness évoque un plésiosaure, le y éti un homme de Neandertal, mais de quel être disparu le Mothman peut-il être rapproché? Certains phénomènes ne trouvent ainsi pas plus leur place dans les théories scientifiques normales que dans les études paranormales. Le dernier recours pour les êtres fantastiques inclassables pourrait alors être Charles Fort, célèbre collectionneur d'événements extraordinaires, auteur du "Livre des damnés", qui se moquait de la science et supposait que des esprits malins faisaient pleuvoir des grenouilles sur nos têtes.


    Keel est "fortéen", contrairement aux ufologues ou aux cryptozoologues soucieux d'être intégrés à la science. Car il doute que les ovnis et le Mothman soient d'origine extraterrestre. Pour lui, ces phénomènes ne s'intègrent pas à des faits scientifiques objectifs. TI s'intéresse moins à la taille et la couleur des ovnis qu'à leur effet sur les témoins. Il établit le rapprochement avec d'autres événements plus anciens et pense que les ovnis sont la manifestation contemporaine de quelque chose d'ancien, un phénomène terrestre naturel. Les ovnis ne sont ni des vaisseaux ni des manipulations de notre psychisme par une intelligence extraterrestre. Il s'agit bien d'une intelligence manipulatrice, mais elle est d'ici. Dans "The Eighth Tower", ouvrage sorti la même année que "The Mothman Prophecies", John Keell la rapproche de l'inconscient collectif du psychiatre suisse Jung et de la notion d'archives akhashiques popularisée par l'ésotériste René Guénon. Flagrant délit d'occultisme, alors? Pas si sûr... Keel fait référence à l'hypothèse Gaïa du scientifique britannique James Lovelock, selon laquelle la biosphère forme un organisme géant. Keel ne refuse pas les extraterrestres pour verser dans l'occulte mais pour donner plus de légitimité scientifique à sa théorie . Les vieilles théories occultistes (ou celle de Jung) étaient correctes mais Lovelock, dit-il "Ieur apporte la légitimité" qui leur faisait défaut. Keel apparaît donc comme un des premiers "écologiste des profondeurs" : la Terre porte un virus sur son dos, et ce virus c'est l'humanité. Le Mothman de Point Pleasant est le résultat de l'interaction entre le psychisme de la planète et le nôtre. Totalement subjectif, il est néanmoins irréductible à notre subjectivité.


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